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de la langue française

Semaine de la langue française et de la francophonie du 12 au 20 mars - Dis-moi dix mots, qui (d') étonnent

| 15 mars 2022 | par Jean-Christophe PELLAT

Cette année, on a demandé à des auteurs francophones d’insérer dans une nouvelle l’un de dix mots qui surprennent et font réagir. Voyons ces mots vedettes de la semaine !

Quand on entend quelqu’un « farcer », on peut être « ébaudi » ou « médusé », face à un fait « époustouflant ». On réagit en s’écriant : « kaï ! ou « saperlipopette ! » ou l’on dit « pince-moi » pour arriver à y croire. Pour celui qui est « décalé », on évitera de « divulgacher » la plaisanterie, pour ne pas faire de « tintamarre ».

Le verbe « farcer », qui signifie « faire des farces, plaisanter », est vieilli en France, où l’on connait surtout « farcir », de sens différent (« remplir de farce »). Il est vivant en Afrique de l’Ouest : « Celui-là, il aime farcer ! ».

« Ebaudi », participe passé du verbe « ébaudir » (v. 1100, « mettre en allégresse, égayer »), formé sur le radical « baud », « joyeux », signifie « qui est surpris, très étonné, interdit ». Il est aussi vieilli en France, mais vivant en francophonie, où il s’applique à une personne ahurie : « Je suis tout ébaudi ! ».

Le participe « médusé » (1607) nous rappelle la mythologie grecque : Méduse, l’une des trois Gorgones, avait la tête hérissée de serpents et pétrifiait ceux qui la regardaient au fond des yeux. « Méduser » signifie donc « frapper de stupeur, pétrifier ». « On en reste médusé ! C’est époustouflant ! » Ce dernier mot récent (1960), qui vient du participe présent du verbe « époustoufler », signifie « qui jette dans l’étonnement, la surprise », à en couper le souffle (le sens originel du verbe est « essouffler ») : « Cette nouvelle est époustouflante ».

En France, « kaï » est une onomatopée imitant le cri du chien qui a reçu un coup et qui a peur, répétée au moins une fois : « kaï, kaï ». En Afrique, « kaï » exprime l’étonnement, la surprise, devenant une interjection qui exprime une réaction spontanée, comme « saperlipopette », plus long et plus plaisant, qui est formé par déformation sur « sacré », comme « sapristi », un euphémisme pour dissimuler un juron jouant sur un terme religieux. Cette interjection exprime la surprise, l’étonnement, face à une situation singulière. « Ah ! saperlipotte de saperlipopette ! sapristi ! moi je serai rentier » (A. Rimbaud (1864) est le premier à avoir employé cette forme). On peut aussi réagir en disant « pince-moi », locution courante. « Pince-moi » : je demande à qqn de me pincer (saisir ma peau entre deux doigts) pour vérifier que je ne rêve pas. Et la plaisanterie connue : « Pince-mi et pince-moi sont en bateau. Pince-mi tombe à l’eau. Qui reste sur le bateau ? – Pince-moi. ... Aïe ! »

Enfin, c’est « décalé » (du verbe « décaler », de « caler », « déplacer les cales », 1845) quand c’est différent de ce qui est attendu, comme de l’humour décalé. Un décalé (nom) est une « personne qui ne suit pas les schémas de vie habituels » (Robert). L’adjectif décalé signifie aussi « qui a subi un déplacement dans l'espace et le temps » (TLFi). Le verbe « divulgacher » (ou « divulgâcher » : « Petit Larousse », 2019) est un mot valise formé de « divulguer » et de « gâcher », inventé par nos cousins du Québec, pour éviter l’anglicisme « spoiler », bien connu des jeunes, au sens de « divulguer une information clé d’une série, d’un film, pour gâcher le plaisir ». Par exemple, certains ont divulgaché en son temps la mort de Jon Snow dans « Games of Thrones » (saison 5). Enfin, le « tintamarre », formé sur « tinter », est un « grand bruit discordant » (Robert), un vacarme, un tapage. Mais en Acadie, c’est aussi une fête où l’on s’amuse à faire du bruit par tous les moyens (casseroles, klaxons, ...).

Sapristi ! Quel méli-mélo !

Jean-Christophe PELLAT
Jean-Christophe Pellat est professeur émérite de linguistique française à l’Université de Strasbourg, où il a enseigné en Licence, Master et dans les préparations au CAPES et aux agrégations de Lettres. Spécialiste de grammaire et orthographe françaises (histoire, description, didactique), il est co-auteur d’un ouvrage universitaire de référence, Grammaire méthodique du français (PUF, dernière éd. 2016) et de diverses grammaires scolaires. Dans ses travaux sur la didactique de la grammaire en FLE et FLM, il s’attache à l’adaptation des notions aux différents publics concernés.