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[Faux amis]

COMTE / CONTE / COMPTE

| 07 décembre 2022 | par Jean-Christophe PELLAT

On distingue par l’orthographe les « trois contes », comme dirait Flaubert. La distinction de ces homonymes s’appuie sur une étymologie latine qui ne les différenciait pas totalement en ancien français car, jusqu’au moyen français, la forme « conte » désignait aussi bien un récit qu’un calcul, de même que le verbe « conter ».

 

« Comte » est un titre de noblesse, issu du latin « comitem », « celui qui va avec » (v. 980). « Conte » (v. 1130-1140) est issu de « conter » qui vient du latin « computare », « calculer ». Il désigne un récit, avec des nuances de sens qui ont évolué. « Compte » est issu du latin « computus », « compte, calcul » (v. 1080). Il a dès le début le sens de « calcul d’une quantité ». Le verbe « compter », associé, est aussi issu sur le verbe latin « computare », « calculer », qui est à l’origine de l’anglais « computer ».

On constate que les verbes « conter » et « compter » ont la même origine latine, ce qui affecte aussi les deux noms. Les notions de « narrer » et « calculer » étaient liées au Moyen Âge par l’idée d’« énumérer, dresser la liste de » (« Dictionnaire historique de la langue française »). La confusion était inévitable (on écrivait « conte » et « conter » dans les deux cas), d’autant plus que « comte », ayant un étymon différent, a d’abord été écrit « compte », puis « contes ».

Comme souvent, le moyen français a introduit une différenciation graphique en ajoutant dans « compte » et « compter » (v. 1348) la consonne -p- de l’étymon latin. Et le « comte » a eu sa graphie actuelle à partir du XVIIe siècle (Cotgrave, 1611). La distinction est bien faite à l’écrit. À l’oral, le contexte permet souvent de sélectionner le bon mot, mais on peut rencontrer des ambiguïtés, propices aux jeux de mots : « Le compte / conte est bon » est ambigu. Et l’on peut dire, avec les délestages éventuels d’électricité de cet hiver, qu’on se méfie des contes (comptes) du conteur (compteur) Linky. Bonne fin d’année 2022 !

Jean-Christophe PELLAT
Jean-Christophe Pellat est professeur émérite de linguistique française à l’Université de Strasbourg, où il a enseigné en Licence, Master et dans les préparations au CAPES et aux agrégations de Lettres. Spécialiste de grammaire et orthographe françaises (histoire, description, didactique), il est co-auteur d’un ouvrage universitaire de référence, Grammaire méthodique du français (PUF, dernière éd. 2016) et de diverses grammaires scolaires. Dans ses travaux sur la didactique de la grammaire en FLE et FLM, il s’attache à l’adaptation des notions aux différents publics concernés.